Vœux temporaires

Dimanche 28 décembre
Vœux temporaires du Fr. Alexis ISHARA AKILIMALI et du Fr. Emmanuel NIZEYIMANA

Texte complet de l’homélie du Père Abbé Hugues Paulze d’IVOY

Chers frères et sœurs, chers confrères,
chers Frères Emmanuel et Alexis,

Nous célébrons et contemplons en ce jour la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph, qui, dans leur maison de Nazareth, incarnent le modèle vivant de notre vie présente : une vie de communion fondée sur l’écoute obéissante de Dieu et la prière en sa présence secrète, le service quotidien et le travail, la joie de l’unité familiale sensible aussi aux besoins et soucis des autres. Marie et Joseph accomplissent ainsi entièrement, dans leur cœur et en actes, la Loi de Dieu qui s’achève dans l’amour. Unis par lui, ils mettent toute leur foi à accueillir au milieu d’eux et en eux le Seigneur Jésus qui est le Verbe fait chair, et avec lui qui est la source même de la charité, ils se consacrent tout entiers à faire la volonté du Père.

Par cette humble, pauvre, joyeuse et aimante communion de vie, Dieu, qui est communion de personnes, veut nous éduquer et nous préparer à ce en vue de quoi il nous a créés : participer éternellement à sa propre béatitude, qui réside dans les relations éternelles de don mutuel du Père et du Fils unis dans l’Esprit Saint. C’est là le mystère même qu’est l’Église une et sainte, famille du Peuple de Dieu, communion de personnes qui dans une même foi, un même amour, une même espérance, « tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint » (Saint Cyprien, De oratione Domini 23, Vat. II, Lumen gentium n. 4), qui en est le signe vivant au milieu du monde, le sacrement sur la route de la patrie céleste, de la maison éternelle où le Père nous attend.

C’est dans cette très belle lumière, chers frères Emmanuel et Alexis, que, vous étant préparés en en prenant le temps et le soin, vous répondez librement à l’appel du Seigneur de vous donner tout entiers à Lui. Comme nous le dit l’Église, « la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques est la forme de vie stable par laquelle des fidèles, suivant le Christ de plus près sous l’action de l’Esprit-Saint, se donnent totalement à Dieu aimé par-dessus tout, pour que, dédiés à un titre nouveau et particulier pour l’honneur de Dieu, pour la construction de l’Église et le salut du monde, ils parviennent à la perfection de la charité dans le service du Royaume de Dieu et, devenus signe lumineux dans l’Église, ils annoncent déjà la gloire céleste » (CIC can. 573 § 1).

Vous voulez ainsi, par les vœux de religion qui suivent le mode vie même adopté par le Seigneur Jésus ici-bas, tout entier consacré à son Père, et à travers les renoncements qu’ils impliquent, nourrir pour le Dieu vivant un amour entier, unique et chaste de cœur et de corps, ne désirer d’autre richesse que celle du Royaume qui vient, et avec le Christ, unis à vos frères de communauté, n’avoir d’autre souci que d’obéir à la sainte volonté du Père. C’est là la bienfaisante loi de grâce reçue de Dieu pour, à travers joies et épreuves, détachements concrets et murissements intérieurs, vous conduire à enraciner solidement en vous cette liberté de vous donner vous-mêmes en faisant de toute votre existence consacrée un « sacrifice offert » avec et dans le Christ, « un culte continuel rendu à Dieu dans la charité » (CIC can. 607 § 1).

Tout comme à Nazareth pour la Vierge Marie et saint Joseph l’homme juste, c’est la charité divine, habitant et transformant nos cœurs, comme nous l’avons entendu de saint Paul, qui est le « lien » perfectionnant et unissant tout de notre vie, pour que « choisis par Dieu, sanctifiés, aimés par lui », nous revêtions nos cœurs « de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience », de pardon mutuel quand nécessaire, formant de nous « un seul corps » habité par le Christ, pour nous apprendre à faire, de notre propre existence, dans le Christ, un chant d’action de grâce à Dieu le Père (Cf. Col 3, 12-21).

Notre Père saint Augustin, dans la Règle qui nous régit, ne vise pas autre chose que cette communion de charité fraternelle offerte à Dieu. Il nous donne « avant tout », comme « principe » dirigeant tous les aspects de notre vie commune religieuse, le double précepte « de l’amour de Dieu et du prochain ». Il nous fixe précisément comme but d’être « rassemblés dans l’unité, habitant d’un parfait accord dans la maison, n’ayant ‘qu’un cœur et qu’une âme’ tendus vers Dieu […] vivant tous dans l’unanimité et la concorde, et honorant les uns dans les autres ce Dieu dont nous sommes devenus les temples » (RA I).

À la suite de saint Paul, Augustin nous invite à faire nôtre de manière réelle, dans la communauté comme dans toute l’Église, ce primat de la grâce de Dieu et de son amour. Décrivant ce qui doit caractériser la vie de l’Église, il explique : « La charité est gardée principalement. À la charité se conforme la nourriture, à la charité le langage, à la charité la tenue, à la charité le visage. On s’unit et on se tient en une seule charité. On considère qu’offenser la charité est comme offenser Dieu. Si une chose s’oppose à la charité, on la repousse et on la rejette. Si quoi que ce soit la blesse, on ne laisse pas durer ce mal un seul jour. Ils savent qu’elle a été tellement recommandée par le Christ et les apôtres, que si elle seule manque, tout est vide ; si elle est là, tout est plein » (S. Augustin, De moribus Ecclesiæ catholicæ, XXXIII, 73, Constitutions CRSV, n. 96).

Dans notre vie canoniale, nous sommes appelés à rechercher cet « unique nécessaire » de la « beauté spirituelle » (RA VIII) qu’est la charité dans la communion même, l’unité même, la joie même de ne faire qu’un dans le Christ. C’est là un don de grâce du Maître et Seigneur, qui appelle de nous un combat spirituel, une application constante du cœur, qui se trouve rempli de bien à mesure que nous détachant des désirs terrestres et nous laissant attirer par la splendeur de Dieu, nous goûtons à sa sagesse et à sa bonté. Alors il nous est donné de répandre la « bonne odeur du Christ » (RA VIII) et de devenir signes vivants de la communion éternelle à laquelle tous les hommes sont appelés.

Cette finalité théologale de la vie religieuse, avec sa secrète fécondité, est rappelé par le concile Vatican II : « comme la charité de Dieu est répandue dans les cœurs par l’Esprit Saint (cf. Rm 5, 5), la communauté, telle une vraie famille, réunie au nom du Seigneur, jouit de sa présence […] Par la charité nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie (cf. 1 Jn 3, 14). L’unité des frères manifeste que le Christ est venu (cf. Jn 13, 35 ; 17, 21), et il en découle une puissante énergie apostolique » (Concile Vatican II, Décret Perfectae caritatis, n. 15). 

Chers frères Alexis et Emmanuel, nous prions avec vous l’Esprit Saint pour qu’il emplisse vos cœurs du feu ardent de sa charité et que, unis aux frères dans la vie commune, vous grandissiez dans la joie de vous donner à Dieu, de vous trouver vous-mêmes en vous perdant en Lui, de vous laisser attirer toujours plus profondément à l’intérieur de cette communion de vie, de cette unité dans la charité, qui vient de Dieu et qui nous donne ce bonheur de devenir nous-mêmes une confession de Dieu, comme l’exprimait admirablement saint Jean-Paul II dans sa grande charte de la vie consacrée :

« La vie fraternelle elle-même, en vertu de laquelle les personnes consacrées s’efforcent de vivre dans le Christ avec ‘un seul cœur et une seule âme’ (Ac 4, 32), se présente comme une confession trinitaire riche de sens. Elle confesse le Père, qui veut faire de tous les hommes une seule famille ; elle confesse le Fils incarné, qui rassemble les rachetés dans l’unité, indiquant le chemin par son exemple, sa prière, ses paroles et surtout sa mort, source de réconciliation pour les hommes divisés et dispersés ; elle confesse l’Esprit Saint comme principe d’unité dans l’Église où il ne cesse de susciter des familles spirituelles et des communautés fraternelles » (Saint Jean-Paul II, Vita consecrata, n. 21).