Oblature perpétuelle
Mardi 30 décembre
Oblature perpétuelle du Père Bruno BOUVIER
Texte complet de l’homélie du Père Abbé Hugues Paulze d’IVOY
Chers frères et sœurs, chers frères prêtres diocésains,
Chers confrères, cher Père Bruno,
La liturgie de cette octave de la Nativité du Verbe en notre chair place devant nos yeux en ce jour la prophétesse Anne qui « ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière, proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem » (Cf. Lc 2, 36-40). C’est une très belle figure qui nous dit qui est l’Église, et ce qu’elle fait : elle est une prophétesse âgée, qui se rajeunit sans cesse en venant dans le Temple servir, louer et adorer son Seigneur et Époux, qui est, corps et âme, toute tendue vers lui et jouit de sa présence dans la foi. Et elle l’annonce comme une joie débordante à tous ceux qui, remplis de foi et d’amour, ont mis leur espérance en Dieu seul.
Ainsi en est-il aussi, tout spécialement, dans le mystère de l’Église, de la vie consacrée : elle a pour unique souci de s’unir à son Seigneur. C’est une quête d’amour qui la prend tout entière, qui éclate chaque jour en chant de louange et en témoignage prophétique, qui hâte la venue de l’Époux à la fin des temps et l’avènement des noces éternelles du Royaume. « En tant que consécration de toute la personne, nous dit l’Église, la vie religieuse manifeste dans l’Église l’admirable union sponsale établie par Dieu, signe du siècle à venir. Ainsi le religieux accomplit sa pleine donation comme un sacrifice offert à Dieu, par lequel toute son existence devient un culte continuel rendu à Dieu dans la charité » (CIC can. 607 § 1).
Après avoir déjà servi le Seigneur comme prêtre depuis de nombreuses années, vous avez entendu, Père Bruno, l’appel à aller plus loin dans le don de vous-même, le don entier et gratuit de votre propre existence, dans la vie religieuse, par une nouvelle et radicale consécration, sur le fondement de celle du baptême. Saint Jean-Paul II nous aide à considérer cet appel et ce don dans sa profondeur : « Du plus profond de la Rédemption parvient à l’homme l’appel du Christ, et c’est de cette profondeur qu’il rejoint son âme ; en vertu de la grâce de la Rédemption, cet appel salvifique prend dans le cœur de l’appelé la forme concrète de la profession des conseils évangéliques. C’est sous cette forme que vous répondez à l’appel de l’amour rédempteur, et cette réponse est également une réponse d’amour : amour de donation, qui est l’âme de la consécration, entendons de la consécration de la personne » (Saint Jean-Paul II, Redemptionis donum, n. 8).
Pour se fixer à jamais dans la libre obéissance à l’appel du Seigneur et progresser sans cesse dans la réponse que nous voulons lui offrir, la profession des conseils évangéliques nous offre la grâce de sortir de nos étroitesses et de nos faiblesses, pour nous consacrer à Dieu lui-même, gratuitement, par amour. Comme le dit si bien saint Jean (Cf. I Jn 2, 12-17), c’est dans le nom de Jésus et parce que sa parole demeure en nous que nous sommes victorieux de la séduction du Mauvais. Les vœux et promesses de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, victoire sur la triple convoitise de la chair, de la richesse et des yeux, sont notre adhésion à ce don de grâce qui nous permet de demeurer pour toujours dans le Seigneur, en faisant la volonté de Dieu.
Mais cette libération est faite pour aller plus loin encore. Comme le dit magnifiquement encore saint Jean-Paul II : « À travers la profession des conseils, la personne consacrée ne se contente pas de faire du Christ le sens de sa vie, mais elle cherche à reproduire en elle-même, dans la mesure du possible, ‘la forme de vie que le Fils de Dieu a prise en entrant dans le monde’. Embrassant la virginité, elle fait sien l’amour virginal du Christ et affirme au monde qu’Il est Fils unique, un avec le Père (cf. Jn 10, 30 ; 14, 11) ; imitant sa pauvreté, elle Le reconnaît comme Fils qui reçoit tout du Père et lui rend tout par amour (cf. Jn 17, 7.10) ; adhérant par le sacrifice de sa liberté au mystère de son obéissance filiale, elle Le reconnaît comme infiniment aimé et aimant, comme Celui qui ne se complaît que dans la volonté du Père (cf. Jn 4, 34), auquel Il est parfaitement uni et dont Il dépend tout entier » (Saint Jean-Paul II, Vita consecrata, n. 16).
De surcroît, la tradition de l’Église nous rappelle la profonde convenance de la complémentarité entre la vocation à la vie consacrée et le sacerdoce ministériel, lequel en reçoit une fécondité particulière, dans un lien plus étroit avec le Seigneur Jésus, une unité profonde et dynamique, amenant à revivre la plénitude de son mystère (Cf. Vita consecrata, n. 30).
Notre Père saint Augustin a scruté quelle est cette unité dynamique, cette plénitude du mystère du Christ, véritable et unique Médiateur entre Dieu et les hommes, seul et éternel grand prêtre. Pour lui, le Christ, «Verbe auprès de Dieu, un seul Dieu avec Dieu, apparaissant au milieu des hommes pécheurs, prenant le chemin et nous montrant l’exemple de l’humilité, s’est fait mortel avec les hommes afin d’intercéder pour nous en s’offrant lui-même, à la fois « sacerdos et hostia », prêtre et victime, et même « sacerdos quia sacrificium », prêtre parce que sacrifice (Cf. Confessions, X, 43, 69).
Voilà « le vrai sacrifice » qui nous élève à la communion avec Dieu, notre seule béatitude. C’est bien là le sacrifice et le culte que représente l’offrande que nous faisons de nous-mêmes et de toute notre vie au Seigneur dans la vie consacrée. Car c’est en lui, contemple encore Augustin, que « l’homme consacré par le nom de Dieu et voué à Dieu, en tant qu’il meure au monde afin de vivre pour Dieu, est un sacrifice. » Mais notre Père Augustin élargit notre vision à toute la vraie dimension du « sacrifice universel du grand prêtre qui s’est offert lui-même dans sa passion » : c’est « afin de faire de nous le corps d’une si grande tête » et que nous soyons nous-mêmes en lui ce sacrifice universel, « c’est-à-dire toute la cité rachetée, l’assemblée et la communion des saints », unis par la charité dans l’unité du Corps du Christ, ne faisant qu’un dans le Christ (Cf. De civitate Dei, X, 6).
Si l’adoration, le culte et la célébration de l’Eucharistie, sont le cœur battant de notre Ordre canonial, « directement ordonné à la célébration des saints mystères » (St Thomas d’Aquin, Somme de théologie, IIa IIae qu. 189 a. 8), c’est parce que notre vie, selon son charisme propre à la fois religieux, sacerdotal et collégial, est tout entière vouée à célébrer ce sacrifice de louange et d’intercession de l’Église à son Seigneur, qui anime tout l’office divin que l’Église nous confie et qui culmine dans ce « sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité » (Saint Augustin, In Ioh. Evang. Tract. 26, 6, 13, Vat. II, Sacrosanctum concilium n. 47) qu’est l’Eucharistie. Alors nous est donné, par notre vie consacrée, détachée de tout désir terrestre et de toute possession individuelle, de devenir nous-mêmes le sacrifice que nous célébrons, communion d’amour et unité de cœur et d’âme dans le Christ, en l’incarnant dans notre vie commune de charité fraternelle, et en le servant auprès de tous dans le ministère pastoral. Car là, dans cette unité de charité dans le Christ, est le salut de tous les hommes, là le mystère de l’Église « sacrement de l’unité salutaire » (Vat. II, Lumen gentium, n. 9), là l’édification et l’anticipation de la cité de Dieu, dans la communion éternelle des saints à la vie divine, qui nous appelle et nous attire à elle.
Là aussi, cher Père Bruno, chers confrères, la douceur de l’amour du Seigneur qui doit nous pénétrer, nous convertir et unir nos cœurs, en compagnons de notre Père Augustin : « ‘Qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères dans l’unité’ (Ps 132, 1). La mélodie de ces paroles est aussi douce qu’est douce la charité qui fait habiter les frères dans l’unité… Ces paroles du psaume, ce doux chant, cette mélodie, aussi agréable à chanter qu’à méditer, ont donné naissance aux monastères. En l’entendant, les frères qui désiraient habiter ensemble se sont éveillés : ce verset a été pour eux comme le son de la trompette. Il a retenti par tout l’univers, et ceux qui étaient séparés se sont rassemblés. Ce cri jeté par Dieu, ce cri de l’Esprit Saint, ce cri prophétique, voilà que l’univers entier l’a entendu… Cette exultation de la charité, ils ont fait un vœu… ‘c’est là que le Seigneur a envoyé la bénédiction’ (Ps 132, 3) Où l’a-t-il envoyée ? Sur les frères qui demeurent dans l’unité. C’est là qu’il donne la bénédiction, c’est là que ceux qui vivent dans la concorde bénissent le Seigneur » (Enarratio in Psalmum 132).
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