28 août 2026
Ordination du frère Thibault Hartz
En la solennité de saint Augustin, Mgr Laurent Camiade, évêque de Cahors, successeur du Bienheureux Alain de Solminihac (1593-1659) chanoine régulier et abbé de Chancelade, a ordonné prêtre le frère Thibault Hartz.
Étaient aussi présents Mgr Jean-Yves Riocreux, évêque émérite de Basse-Terre (Guadeloupe) et familier de la congrégation, le P. Marc Doat, abbé de Donezan, membre de la famille du frère Thibault, ainsi que de nombreux prêtres, religieux, religieuses et fidèles laïcs. A noter aussi la présence d’une délégation de la Charente, d’où est originaire le Père Thibault.
Le lendemain, le Père Thibault a célébré une première messe à Ars et le dimanche, il a présidé la messe à l’abbaye et donné l’homélie.
En septembre, le Père Thibault poursuivra ses études de théologie à la Faculté de théologie de Toulouse tout en continuant à loger au couvent des Dominicains de Rangueil.
Homélie de Mgr Laurent CAMIADE, évêque de Cahors
Homélie du Père Thibault Hartz le dimanche 30 août à Champagne
Homélie de Mgr Laurent Camiade
Chers frères et soeurs,
Dans quelques instants, le frère Thibault va être ordonné prêtre et il va devoir s’engager à servir le peuple de Dieu, à annoncer l’Évangile et exposer la foi catholique, à célébrer avec foi les sacrements, à prier pour le peuple à qui il sera envoyé, à se consacrer toujours davantage à Jésus-Christ, prêtre et victime, et à rester en communion avec l’évêque de son lieu de mission et avec ses supérieurs. J’aimerais méditer avec vous sur la beauté du sacerdoce catholique et sur la joie de vivre ces engagements.
Depuis que j’ai été ordonné prêtre, j’ai essayé de tenir la vérité de la foi, d’ancrer mon sacerdoce dans une solidité doctrinale. Le catéchisme de l’Église catholique reste pour cela une référence, mais c’est en regardant le Christ que l’on est sûr de ne pas se tromper. Le bienheureux Alain de Solminihac recommandait : « Regardons incessamment Jésus Christ afin de l’imiter ». J’ai souvent été frappé de la soif des baptisés de creuser les vérités de foi, la Trinité, l’Incarnation, le Salut, les sacrements… Pour répondre à cette soif, un amour de la vérité enseignée par l’Église est nécessaire. Cela engage à ne pas chercher tant à défendre nos propres idées que d’exposer des vérités de foi qui nous précèdent, même quand elles nous dépassent. De plus, et l’école d’Hugues de Saint-Victor est sans doute très sûre à cet égard, il importe de s’efforcer de comprendre vraiment la signification [littérale] des textes bibliques, pour accéder à ce que l’auteur veut nous dire, plutôt que d’en tirer des interprétations personnelles qui pourraient vite devenir fantaisistes. Nos chrétiens ont besoin de cet éclairage sur le sens premier des textes qu’ils entendent. L’expérience montre qu’au contact de la vérité révélée, on ressent toujours une joie profonde. Hugues de Saint-Victor disait : « Il n’y a nulle part de joie plus douce, nulle part d’allégresse plus intime, que celle qu’on puise chaque jour dans la recherche et la découverte de la vérité » (Didascalicon III, 12). Et quand cette vérité se communique, en en parlant ensemble, la joie est encore plus grande.
Mais il y a beaucoup d’autres joies dans la vie d’un prêtre. Célébrer des baptêmes, confesser, être témoin de la force de l’Esprit Saint qui pousse les gens à se convertir et à accueillir personnellement la grâce du salut, sont autant de motifs d’émerveillement face à ce que fait Dieu. La force des sacrements est que lorsque nous posons un geste rituel au sein de l’Église du Christ qui perpétue son œuvre de Salut, le Christ lui-même transforme les âmes de ceux qui en bénéficient. Le Père ne cesse d’attirer des hommes et des femmes à son Fils. Comme le dit Jésus dans l’évangile de saint Jean, « le Père est toujours à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5,17). Le prêtre pourrait pratiquement faire sienne cette formule du Seigneur. Oui, le Père est toujours à l’œuvre, c’est Lui qui précède toutes nos actions en attirant les hommes et les femmes à Jésus. Et moi aussi, pauvre ministre du Christ, configuré par l’ordination à son être de Pasteur, je suis aussi à l’œuvre et, malgré mes faiblesses, Dieu me fait l’honneur de servir à quelque chose, de poser des gestes simples qui touchent le fond des âmes, là où seul Dieu peut pénétrer. Jésus disait encore « les œuvres que je fais témoignent que le Père m’a envoyé » (Jn 5,36). Le prêtre, configuré au Christ-Pasteur peut dire la même chose car ses œuvres les plus élevées sont précisément celles que le Christ accomplit à travers lui. Jésus dira, en effet, à ses Apôtres, que s’ils croient en Lui, il feront des œuvres plus grandes encore que lui-même (cf. Jn 14,12). Certes, les statistiques de l’Église en France n’ont pas cessé de baisser depuis plus d’un siècle, mais quand on est sur le terrain, au plus près des gens, on voit combien Dieu agit, on voit le nombre incalculable de personnes qui ne sont pas là pour des raisons sociologiques ni par habitude, mais bien parce que le Père les a attirées à Jésus. Peu importe alors les statistiques extérieures seule compte l’œuvre du Père qui est capable, en attirant quelques-uns dans chaque milieu, de transformer le monde de l’intérieur.
Au centre du ministère du prêtre, il y a, bien sûr, la célébration de l’eucharistie. Aujourd’hui, comme évêque, je suis frappé de voir que, pratiquement tous mes prêtres, quand je leur demande personnellement quelles sont les joies de leur ministère, mentionnent en premier l’eucharistie. Quel privilège extraordinaire, en effet, que de dire ces paroles de Jésus, chaque jour, « ceci est mon corps livré pour vous, ceci est mon sang —le sang de l’alliance— versé pour vous »… Cela change beaucoup de choses, pour un pauvre homme, de répéter chaque jour : mon corps est livré, mon sang est versé, pour le peuple que Dieu sauve. Avec les fidèles, le prêtre qui célèbre l’eucharistie se trouve toujours plus intégré dans le Corps du Christ qui est l’Église. Comme l’enseignait saint Augustin, il devient ce qu’il reçoit. Mais il vit cela non seulement en lui-même et dans l’Église, mais aussi au service du Corps qu’il partage aux fidèles. Car sans prêtre, nous le savons bien, il n’y a pas de célébration de l’eucharistie. Le jeune saint Carlo Acutis, mort à l’âge de 15 ans, avait compris très jeune la grandeur de la messe. Il disait que, s’ils comprenaient ce qu’est la messe, les chrétiens « devraient se battre pour entrer dans l’église ». Il ajoutait, « la messe est un événement, quelque chose de grand qui se passe en nous, dans notre vie, dans lequel nous sommes impliqués avec Jésus, comme si nous étions co-immolés avec lui ». Et sans le prêtre, il n’y a pas de messe !
Parlons aussi des nombreuses joies qu’apporte la collaboration entre prêtres et avec des fidèles laïcs, associés à la mission de l’Église, parfois très engagés, parfois capables de nous corriger à juste titre quand ils perçoivent que nous manquons de justesse. En disant cela, je pense à des personnes et des situations précises. Tout prêtre a cette chance de rencontrer de vrais interlocuteurs au sein du peuple de Dieu, des fidèles qui ont un sens profond de la mission. Personne n’est parfait, mais il est bon d’avancer ensemble. Les chanoines réguliers ont cette grâce de vivre leur mission en communauté fraternelle. « Il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis ! » Chante le psaume 132. Cette vie canoniale n’empêche pas d’écouter aussi des fidèles laïcs et de vivre de beaux partenariats avec eux, dans le partage de la foi comme dans celui de l’action pastorale. Comme prêtre nous sommes au service du sacerdoce commun des fidèles et tout baptisé est associé, selon des modalités diverses, à la mission de l’Église. Sans l’aide des laïcs nous courons toujours le risque de l’entre soi, de passer à côté des réalités du monde que Dieu désire rejoindre à travers notre ministère. « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun » (Ac 4,32) avons-nous entendu en première lecture. Certes, la mise en commun des ressources matérielles de la multitude des chrétiens est aujourd’hui surtout vécue de façons prophétique par les communautés religieuses. Mais il y a aussi, dans le « tout en commun » la possibilité de partager nos richesses intérieures, nos multiples talents pour évangéliser ou pour rejoindre tel ou tel milieu, nos manières de sentir et de comprendre le monde qui sont souvent différentes selon les histoires personnelles, les âges, les sexes, les réseaux, les spiritualités… une Église qui met tout en commun ne peut exister sans ces collaborations entre tous, prêtres, diacres, religieux, religieuses et laïcs.
Le prêtre a la joie d’annoncer la vérité, la joie d’être témoin des conversions de ceux que le Père attire à Jésus, la joie de rassembler le peuple en célébrant la messe, la joie d’expérimenter la mise en commun des charismes. Et, au risque d’être un peu long, je voudrais aussi dire quelques mots de la joie d’avoir l’audace de s’engager, la joie de se donner pour toujours. Pour des religieux, l’engagement définitif est déjà pris lors des vœux solennels (en décembre 2023 pour le frère Thibault). Mais le don de soi est toujours à renouveler, en fait chaque jour, car chaque jour il faut recommencer, ne serait-ce qu’en se levant pour l’office liturgique, l’office divin qui porte le monde en union avec la prière du Christ et de toute l’Église.
La joie de l’engagement c’est d’avoir eu, un jour, cette liberté intérieure de décider dans quelle direction irait notre vie, non pas de façon auto-centrée sur des désirs individuels, mais dans une alliance, pour faire converger notre volonté avec celle de Dieu. Certains vivent cela dans le mariage, et cet engagement-là aussi fait peur à beaucoup qui en restent au concubinage ou au pacs, au cas où. C’est l’amour à l’essai, un essai qui dure parfois très longtemps, sans se donner vraiment, donc, finalement sans jamais oser le risque d’aimer véritablement. Se donner à l’Église pourrait sembler plus facile, surtout si nous idéalisons l’Église. Mais, en fait, ce n’est pas davantage un long fleuve tranquille, pas plus que la vie de communauté ne l’est. « Il est bon, il est doux pour des frères », certes, mais il n’est pas toujours évident de « vivre ensemble et d’êtres unis ». La liberté de celui qui s’engage, c’est de décider qu’il va toujours chercher un chemin de fidélité, même dans les vicissitudes de la vie, car il sait ce qu’il a choisi, il sait pour qui il s’est donné et que c’est la réponse à un appel plus grand que ce qu’il est capable de désirer et d’imaginer par lui-même. Une parole de saint Paul peut aussi éclairer les prêtres dans leur mission de fidélité : « Que l’on nous considère comme des auxiliaires du Christ et des intendants des mystères de Dieu et ce qui est demandé à des intendants, c’est de rester fidèles » (1 Co 4,1-2).
Le Christ Jésus ne déçoit pas. Mais il surprend parfois. Il nous conduit sur des chemins qui peuvent être escarpés. Car son chemin à lui fut des plus tortueux, il l’a conduit jusqu’à la croix. Le prêtre, suivant le rituel de l’ordination, s’engage à conformer sa vie au mystère de la croix du Christ. C’est à la fois terrible et exaltant. Mais la grâce de Dieu et le soutien de frères bienveillants ne fait alors jamais défaut. Jésus lui-même, à l’agonie, avait un ange pour le réconforter (cf. Lc 22,43).
Le pape Léon XIV à Assise jeudi 6 août, observait devant deux-mille jeunes européens que « la stabilité des sociétés traditionnelles est en train de disparaître presque partout dans le monde » et c’est pourquoi, disait-il, « le courage de faire un choix définitif est peut-être l’acte le plus révolutionnaire ». Mais il a aussi souligné l’importance, pour vivre la fidélité, de ne pas marcher seul. Il disait : « Le Seigneur ne m’a jamais laissé seul. Il a toujours mis sur mon chemin des personnes avec lesquelles marcher ».
Dans quelques instants, le frère Thibault va s’engager à vivre son sacerdoce, à servir le peuple de Dieu, à annoncer l’Évangile et exposer la foi catholique, à célébrer avec foi les sacrements, à prier pour le peuple à qui il sera envoyé, à se consacrer toujours davantage à Jésus-Christ, prêtre et victime, et à rester en communion avec l’évêque de son lieu de mission et avec ses supérieurs. Tout ceci n’est pas peu de choses ! C’est très élevé et signe d’une grande générosité, mais aussi d’une grande confiance en l’aide du Saint-Esprit. Cela peut donner le vertige. Sauf que la clé pour vivre cela, c’est de s’appuyer toujours sur la fidélité de Dieu qui précède la nôtre et de marcher humblement avec l’aide des frères et des sœurs qu’il place sur notre route pour nous accompagner.
Amen.
